Cela fait maintenant trois personnes qui me sont proches (ou dont j’aurais voulu être proche) qui me font remarquer que je parle beaucoup pendant les conversations. Une des trois rajoute : et en plus tu ne regardes pas la personne avec qui tu parles, tes yeux sont partout, tu t’agites, tu as des tics de fumeurs alors que tu n’as jamais mis une cigarette dans ta bouche, tu es presque hyperactif et pourtant, moi qui te connais, je sais que tu écoutes et enregistres mais, de prime abord, on pourrait croire que tu n’es pas avec la personne qui te parle (lorsque tu lui laisses en placer une), et même, je vais te dire, tu harponnes le dialogue en interrompant d’un mot celui qui parle
— mais c’est pour acquiescer, souvent !
— tu vois, tu viens de le faire !1
C’est vrai, je le sais, je suis bavard, je ne cherche pas à me le cacher.
Mais il faut prendre en considération deux faits, si j’ai le droit d’organiser ma défense.
Premièrement, je donne beaucoup de ma personne, sans beaucoup de pudeur, non pas dans un plaisir exhibitionniste, mais pour donner des gages : « tiens me voilà posé devant toi, tu peux faire pareil si tu veux ». J’organise mes conversations comme un sauna nudiste, où je me dénude le premier, nommant les choses, ceci est un corps, le mien, il n’a rien d’exceptionnel et voilà ma vie, une vie d’être humain. Et ce faisant, croyant instaurer une relation décontractée et franche, sans doute que je mets l’autre mal à l’aise, qui s’étonne ne me voir nu assez vite, si lui-même n’a aucune envie de le faire.2
Deuxièmement, j’ai la frousse des silences. Je parle comme une danseuse de gymnastique rythmique et sportive doit tout le temps avoir son ruban en mouvement, de crainte qu’une pause dans le flux ne donne le prétexte à l’autre pour mettre un point final à l’entretien, le reporte à plus tard, et plus tard on ne sait jamais où et quand, parlons, parlons, là temps que la langue est lancée. Je suis comme la conteuse des 1001 nuits qui mourra si les histoires s’arrêtent, je veux alimenter la relation, je crois bien faire, peut-être que je l’étouffe, c’est encore une maladresse, une clarquesse, j’essayerai de faire attention, promis, mais je ne promets pas de réussir tout de suite, tant je suis habitué à presser l’adversaire haut sur le terrain, à l’obliger à jouer au ballon, même si l’autre n’est pas un adversaire mais un partenaire, même si je n’aime pas le regarder longtemps mais voir avec lui les mêmes choses, dans la même direction que lui, me mettre à ses côtés, et un jour, quand la relation est solide, troquer cette frénésie du contact sonore, par un silence accepté et apprivoisé, passer la main sur avant-bras, embrasser une nuque en passant, dire beaucoup par les mains, mais on ne peut se taire vraiment qu’avec les gens qu’on touche ou à qui on a déjà tout dit.
C’est impressionnant un silence.
Donnez-moi encore un peu de temps pour les oser, je ne suis pas un poseur, je ne suis pas un m’as-tu vu (ou toujours à mon corps défendant), je vais me corriger, je vais me taire aussi…
Notes
- Je lui ai laissé dire tout ceci, pourtant… ↩︎
- Est-ce que je ressemble à la femme du “Déjeuner sur l’herbe”, de Manet, qui m’a toujours laissé une impression de gêne très dérangeante ? ↩︎
Photo de Mónica Sanz.
